A mes frères et soeurs
âgés!
Le nombre de nos années? soixante-dix,
quatre-vingts pour les plus vigoureux! Leur plus grand
nombre n'est que peine et misère; elles
s'enfuient, nous nous envolons (Ps 90 [89],
10)
1. Soixante-dix ans était un
grand âge à l'époque où le
Psalmiste écrivait ces mots, et peu nombreux
étaient ceux qui allaient au-delà;
aujourd'hui, grâce aux progrès de la
médecine et à toutes les
améliorations des conditions économiques et
sociales, dans beaucoup de régions du monde la
durée de la vie s'est considérablement
allongée. Il reste toujours vrai, cependant, que
les années passent vite; le don de la vie,
malgré la peine et la misère qui la
marquent, est trop beau et trop précieux pour que
nous puissions nous en lasser.
Agé moi aussi, j'ai ressenti le désir
d'engager le dialogue avec vous. Et je le fais avant tout
en rendant grâce à Dieu pour les dons et les
faveurs qu'il m'a accordés en abondance
jusqu'à aujourd'hui. Je revois en pensée
les étapes de mon existence, qui s'entremêle
avec l'histoire d'une grande partie de ce siècle,
et je vois affleurer les visages d'innombrables
personnes, dont quelques-unes me sont
particulièrement chères: les souvenirs
d'événements ordinaires et extraordinaires,
souvenirs de moments de joie et d'autres marqués
par la souffrance. Mais surtout je vois se tendre la main
providentielle et miséricordieuse de Dieu le
Père, qui "prend le plus grand soin de tout ce qui
existe" (1) et qui "nous écoute, si nous demandons
quelque chose selon sa volonté" (1 Jn 5, 14). A
Lui, je dis comme le Psalmiste: "Mon Dieu, tu m'as
instruit dès ma jeunesse, jusqu'à
présent j'ai proclamé tes merveilles. Au
jour de la vieillesse et des cheveux blancs, ne
m'abandonne pas, ô mon Dieu, et je dirai aux hommes
de ce temps ta puissance, à tous ceux qui
viendront tes exploits" (Ps 71 [70], 17-18).
Ma pensée se tourne avec affection vers vous
toutes, chères personnes âgées de
toutes langues et de toutes cultures. Je vous adresse
cette lettre au cours de l'année que
l'Organisation des Nations unies a voulu
opportunément consacrer aux personnes
âgées, pour attirer l'attention de toute la
société sur la situation de ceux qui, en
raison du poids des ans, doivent souvent affronter de
multiples et difficiles problèmes.
Sur ce thème, le Conseil pontifical pour les
Laïcs a déjà présenté
toute une série de précieuses
réflexions.(2) Par la présente lettre, je
voudrais seulement vous exprimer ma proximité
spirituelle dans l'esprit de celui qui, année
après année, sent croître en lui une
compréhension toujours plus grande de cette
étape de la vie et qui éprouve donc le
besoin d'un contact plus immédiat avec ses
contemporains, pour s'entretenir de ce qui constitue
l'expérience commune, plaçant tout sous le
regard de Dieu, qui nous enveloppe de son amour et qui,
par sa providence, nous soutient et nous conduit.
2. Chers frères et soeurs, se
remémorer le passé pour tenter une sorte de
bilan est spontané à notre âge. Ce
regard rétrospectif permet d'évaluer plus
sereinement et plus objectivement les personnes et les
situations rencontrées tout au long du chemin.
L'écoulement du temps fait s'évanouir les
contours des événements et en adoucit les
côtés douloureux. Malheureusement soucis et
tribulations sont largement présents dans
l'existence de chacun. Il s'agit parfois de
problèmes et de souffrances qui mettent à
dure épreuve la résistance psychophysique
et qui ébranlent peut-être la foi
elle-même. Mais l'expérience enseigne que
les souffrances quotidiennes elles-mêmes
contribuent souvent, avec la grâce du Seigneur,
à la maturité des personnes, en trempant
leur caractère.
Au-delà des événements particuliers,
la réflexion qui s'impose le plus est celle qui
concerne le temps qui s'écoule inexorablement.
"Le temps fuit et sans retour", jugeait
déjà le vieux poète latin.(3)
L'homme est plongé dans le temps: en lui, il
naît, il vit et il meurt. Avec la naissance se
trouve fixée une date, la première de sa
vie, et, avec la mort, une autre, l'ultime: l'alpha et
l'oméga, le commencement et la fin de sa vie
terrestre, comme le souligne la tradition
chrétienne, en gravant ces lettres de l'alphabet
grec sur les pierres tombales.
Mais si fragile et mesurée que soit l'existence de
chacun d'entre nous, nous sommes confortés par la
pensée que, parce que nous avons une âme
spirituelle, nous survivons à la mort
elle-même. La foi nous ouvre à "une
espérance qui ne déçoit pas" (cf. Rm
5, 5), en nous indiquant la perspective de la
résurrection finale. Ce n'est pas pour rien que
l'Eglise, dans la solennité de la Veillée
pascale, fait usage de ces mêmes lettres, en
référence au Christ vivant hier,
aujourd'hui, et toujours: "Commencement et fin de toutes
choses, Alpha et Oméga; à lui le temps et
l'éternité".(4) L'aventure humaine,
même soumise au temps, est située par le
Christ dans la perspective de l'immortalité. Il
"s'est fait homme parmi les hommes, afin de rattacher la
fin au commencement, c'est-à-dire l'homme à
Dieu".(5)
Un siècle complexe vers un avenir plein
d'espérance
3. En me tournant vers les personnes
âgées, j'ai conscience que je parle à
des personnes, et de personnes, qui ont accompli un long
parcours (cf. Sg 4, 13). Je parle à des personnes
de mon âge; je peux donc facilement chercher une
analogie dans ma vie personnelle. Notre vie, chers
frères et soeurs, a été inscrite par
la Providence dans ce vingtième siècle, qui
a reçu du passé un lourd héritage et
qui a été le témoin
d'événements nombreux et
extraordinaires.
Comme tant d'autres époques de l'histoire, la
nôtre a enregistré ombres et
lumières. Tout n'a pas été sombre.
Beaucoup d'aspects positifs y ont contrebalancé le
négatif ou en ont émergé comme une
bienfaisante réaction de la conscience
collective.
Il est vrai cependant -- et il serait aussi injuste que
dangereux de l'oublier! -- qu'il y a eu des souffrances
inouïes, qui ont marqué la vie de millions et
de millions de personnes. Il suffit de penser aux
conflits qui ont explosé sur les divers continents
à la suite de contestations territoriales entre
Etats ou de haines interethniques. Il faut
considérer comme tout aussi graves les conditions
d'extrême pauvreté qui affectent des couches
entières de la société dans
l'hémisphère sud, le
phénomène honteux de la discrimination
raciale et la violation systématique des droits
humains dans de nombreux pays. Et que dire ensuite des
grands conflits mondiaux?
Dans la première moitié de ce
siècle, il y en eut deux, avec une quantité
jamais vue de morts et de destructions. La
première guerre mondiale faucha des millions de
soldats et de civils, brisant une multitude de vies
humaines au sortir de l'adolescence, ou même de
l'enfance. Et que dire de la seconde guerre mondiale?
Survenue après quelques dizaines d'années
de paix relative dans le monde, spécialement en
Europe, elle fut plus tragique encore que la
précédente, avec de terribles
conséquences pour la vie des nations et des
continents. Ce fut une guerre totale, une mobilisation
inouïe de la haine, qui s'abattit brutalement
même sur des populations civiles sans
défense et qui détruisit des
générations entières. Le tribut
payé à la folie meurtrière de la
guerre, sur les différents fronts, fut
incalculable, comme furent aussi terrifiants les
massacres perpétrés dans les camps
d'extermination, vrais Golgotha de l'époque
contemporaine.
Sur la seconde moitié du siècle a
pesé, durant des années, le cauchemar de la
guerre froide, autrement dit de l'affrontement entre les
deux grands blocs idéologiques opposés,
l'Est et l'Ouest, dans une course folle aux armements et
sous la menace constante d'une guerre atomique, capable
de conduire à l'extinction de
l'humanité.(6) Grâce à Dieu, cette
page obscure s'est achevée avec la chute des
régimes totalitaires oppressifs en Europe; c'est
là un fruit de la lutte pacifique qui a fait usage
des armes de la vérité et de la justice.(7)
Il s'est ainsi engagé un processus de dialogue et
de réconciliation, laborieux mais profitable,
visant à instaurer une convivialité plus
sereine et plus solide entre les peuples.
Mais trop de pays sont encore bien loin de
connaître les bienfaits de la paix et de la
liberté. C'est une grande inquiétude qu'a
suscitée, ces derniers mois, le violent conflit
qui a éclaté dans la région des
Balkans, qui fut déjà les années
précédentes le théâtre d'une
terrible guerre d'inspiration ethnique: d'autres sangs
ont été versés, d'autres
destructions ont eu lieu, d'autres haines ont
été alimentées. Maintenant que
finalement la fureur des armes s'est apaisée, on
commence à penser à la reconstruction, dans
la perspective du nouveau millénaire. Mais en
attendant, continuent d'éclater, sur d'autres
continents, de multiples foyers de guerre, parfois avec
des massacres et des violences trop vite oubliés
par la presse.
4. Si ces souvenirs et cette
actualité douloureuse nous attristent, nous ne
pouvons oublier que notre siècle a vu se lever
à l'horizon de nombreux signes positifs, qui
constituent autant de motifs d'espérance pour le
troisième millénaire. Ainsi on a vu
croître -- malgré bien des contradictions,
spécialement quant au respect de la vie de tout
être humain -- la conscience des droits humains
universels, proclamés dans des déclarations
solennelles qui engagent les peuples.
Dans le cadre des rapports nationaux et internationaux
inspirés par la valorisation des identités
culturelles et en même temps par le respect des
minorités, on a vu également se
développer le sens du droit des peuples à
se gouverner eux-mêmes. L'écroulement des
régimes totalitaires, comme ceux de l'Est de
l'Europe, a fait croître la perception universelle
de la valeur de la démocratie et du libre
marché, sans pour autant supprimer l'immense
défi d'avoir à conjuguer liberté et
justice sociale.
Il faut également considérer comme un grand
don de Dieu le fait que les religions s'efforcent, avec
toujours plus de détermination, de nouer un
dialogue qui en fait un élément fondamental
de paix et d'unité pour le monde.
Et que dire de la croissance, dans la conscience commune,
de la reconnaissance de la dignité de la femme? Il
y a encore, indubitablement, beaucoup de chemin à
parcourir, mais la voie est tracée. Autre motif
d'espérance: l'intensification des communications
qui, favorisées par la technologie actuelle,
permettent de dépasser les frontières
traditionnelles, en faisant de nous comme des citoyens du
monde.
Un autre domaine de maturation est la nouvelle
sensibilité écologique, qui mérite
d'être encouragée. Les grands progrès
de la médecine et des sciences qui se consacrent
au bien-être de l'homme sont aussi des facteurs
d'espérance.
Ainsi donc, nous ne manquons pas de motifs pour lesquels
nous devons rendre grâce à Dieu. Cette fin
de siècle se présente, malgré tout,
avec un grand potentiel de paix et de progrès. Des
épreuves mêmes par lesquelles notre
génération est passée émerge
une lumière capable d'éclairer les
années de notre vieillesse. Ainsi est
confirmé un principe cher à la foi
chrétienne: "Non seulement les tribulations ne
détruisent pas l'espérance, mais elles en
sont le fondement".(8)
Il est alors significatif qu'au moment où le
siècle et le millénaire s'achèvent
et que pointe déjà l'aube d'une nouvelle
saison pour l'humanité, nous nous arrêtions
pour méditer sur la réalité de la
fuite du temps, non pour nous résigner à un
destin inexorable, mais pour donner pleine valeur aux
années qu'il nous reste à vivre.
L'automne de la vie
5. Qu'est-ce que la vieillesse?
Parfois, on parle d'elle comme de l'automne de la vie --
comme le faisait déjà Cicéron (9)
--, suivant l'analogie suggérée par les
saisons et les phases successives de la nature. Il suffit
de regarder la variété du paysage, tout au
long de l'année, sur les montagnes ou dans les
plaines, dans les champs, les vallées, les bois,
sur les arbres et sur les plantes. Il y a une
étroite ressemblance entre les biorythmes humains
et les cycles de la nature, dont fait partie
l'automne.
En même temps toutefois, l'homme se distingue de
toutes les autres réalités qui
l'environnent parce qu'il est une personne.
Façonné à l'image et à la
ressemblance de Dieu, il est un sujet conscient et
responsable. Et c'est aussi par sa dimension spirituelle
qu'il vit la succession de diverses étapes, toutes
également fugitives. Saint Éphrem le Syrien
aimait comparer la vie aux doigts d'une main, soit pour
mettre en évidence que sa durée ne
dépasse par un empan, soit pour indiquer que,
comme chacun des doigts, chaque étape de la vie a
sa caractéristique, "les doigts
représentant les cinq marches que l'homme gravit
successivement".(10)
S'il est vrai, donc, que l'enfance et la jeunesse
constituent pour l'être humain la période
où il se forme, où il vit projeté
vers l'avenir et où, prenant conscience de ses
potentialités, il bâtit ses projets pour
l'âge adulte, en revanche, la vieillesse ne manque
pas de certains avantages, car -- comme l'observe saint
Jérôme --, en atténuant la force des
passions, elle "accroît la sagesse, elle donne des
conseils plus avisés".(11) En un certain sens,
c'est l'époque privilégiée de la
sagesse, qui est en général le fruit de
l'expérience, parce que "le temps est un grand
maître".(12) On connaît la prière du
Psalmiste: "Apprends-nous la vraie mesure de nos jours:
que nos coeurs pénètrent la sagesse" (Ps 90
[89], 12).
Les personnes âgées dans la Sainte
Ecriture
6. "La jeunesse et les cheveux noirs
ne sont qu'un souffle", observe Qohélet (11, 10).
La Bible n'hésite pas à attirer
l'attention, parfois avec un franc réalisme, sur
la précarité de la vie et sur la fuite
inexorable du temps: "Vanité des vanités,
... vanité des vanités, tout est
vanité" (Qo 1, 2): qui ne connaît le
sévère avertissement de cet ancien Sage?
Nous, les personnes âgées, qui sommes
instruites par l'expérience, nous le comprenons
fort bien.
Malgré ce réalisme
désenchanté, l'Ecriture garde une vision
très positive de la valeur de la vie. L'homme
reste toujours fait "à l'image de Dieu" (cf. Gn 1,
26) et chaque âge a sa beauté et ses
tâches. Dans la parole de Dieu, le grand âge
est en si grande vénération que la
longévité est considérée
comme signe de la bienveillance divine (cf. Gn 11,
10-32). Avec Abraham, homme dont on souligne que le grand
âge est un privilège, cette bienveillance
prend le sens d'une promesse: "Je ferai de toi un grand
peuple et je te bénirai, je magnifierai ton nom et
tu deviendras une bénédiction. Je
bénirai ceux qui te béniront et je
réprouverai ceux qui te maudiront et par toi
seront bénies toutes les familles de la terre" (Gn
12, 2-3). A ses côtés, il y a Sara, femme
qui voit vieillir son propre corps, mais qui fait
l'expérience, dans les limites d'une chair
désormais flétrie, de la puissance de Dieu
qui supplée l'insuffisance humaine.
Moïse est un homme âgé lorsque Dieu lui
confie la mission de faire sortir d'Egypte le peuple
élu. Ce n'est pas durant sa jeunesse mais pendant
sa vieillesse qu'il accomplit, sur ordre du Seigneur, les
grandes oeuvres en faveur d'Israël. Parmi d'autres
exemples que nous offrent les personnes
âgées, je voudrais citer l'histoire de
Tobie, qui s'efforce, avec courage et humilité,
d'observer la loi divine, de venir en aide aux
nécessiteux, de supporter avec patience la
cécité, jusqu'à ce qu'il constate
l'intervention décisive de l'ange de Dieu (cf. Tb
3, 16-17); et il y a encore l'histoire d'Eléazar,
dont le martyre témoigne d'une force et d'une
générosité peu communes (cf. 2 M 6,
18-31).
7. Rayonnant de la lumière du
Christ, le Nouveau Testament compte, lui aussi,
d'éloquentes figures de vieillards. L'Evangile de
Luc s'ouvre par la présentation de deux
époux "avancés en âge" (1, 7),
Elisabeth et Zacharie, les parents de Jean-Baptiste. La
miséricorde du Seigneur (cf. Lc 1, 5-25. 39-79) se
tourne vers eux: on annonce à Zacharie,
désormais âgé, la naissance d'un
fils. C'est lui-même qui le souligne: "Moi, je suis
un vieillard et ma femme est avancée en âge"
(Lc 1, 18).
Tandis que Marie vient lui rendre visite, sa vieille
cousine Elisabeth, remplie de l'Esprit Saint, s'exclame:
"Bénie es-tu entre les femmes et béni le
fruit de ton sein" (Lc 1, 42) et, à la naissance
de Jean-Baptiste, Zacharie entonne l'hymne du Benedictus.
Voilà un admirable couple de vieillards, envahi
par un profond esprit de prière.
Au Temple de Jérusalem, où ils ont
amené Jésus pour l'offrir au Seigneur, ou
plutôt, selon la Loi, pour le racheter comme
premier-né, Marie et Joseph font la rencontre du
vieillard Syméon qui, depuis longtemps, attendait
le Messie. Prenant l'Enfant dans ses bras, Syméon
bénit Dieu et s'écrie dans le Nunc
dimittis: "Maintenant, ô Maître souverain, tu
peux laisser ton serviteur s'en aller en paix..." (Lc 2,
29).
Près de lui, nous trouvons Anne, une veuve de
quatre-vingt-quatre ans qui, fréquentant
assidûment le Temple, éprouve à cette
occasion la joie de voir Jésus.
L'évangéliste note qu'elle "louait Dieu et
parlait de l'enfant à tous ceux qui attendaient la
délivrance de Jérusalem" (Lc 2, 38).
Membre estimé du Sanhédrin, Nicodème
est un homme âgé. Il se rend de nuit chez
Jésus pour ne pas attirer l'attention. Le divin
Maître lui révèle qu'Il est le Fils
de Dieu, venu pour sauver le monde (cf. Jn 3, 1-21). Nous
retrouverons Nicodème au moment de
l'ensevelissement du Christ, lorsque, apportant un
mélange de myrrhe et d'aloès, il triomphera
de la peur et s'affirmera comme disciple du
Crucifié (cf. Jn 19, 38-40). Quels
témoignages réconfortants! Ils nous
montrent qu'à tout âge le Seigneur demande
à chacun d'apporter ses talents. Le service de
l'Evangile n'est pas une question d'âge. Et que
dire de Pierre, appelé dans sa vieillesse à
témoigner de sa foi par le martyre? Un jour,
Jésus lui avait dit: "Quand tu étais plus
jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu
allais où tu voulais; mais quand tu auras vieilli,
tu étendras les mains, et un autre te ceindra et
te mènera là où tu ne voudrais pas"
(Jn 21, 18). Ce sont des paroles qui me touchent de
près en tant que successeur de Pierre et qui me
font éprouver avec force le besoin de tendre les
mains vers celles du Christ, par obéissance
à son commandement: "Suis-moi!" (Jn 21, 19).
8. Comme en une synthèse des
témoignages éclatants de vieillards que
l'on trouve dans la Bible, le Psaume 92 [91]
proclame: " Le juste grandira comme un palmier, il
poussera comme un cèdre du Liban... Vieillissant,
il fructifie encore, il garde sa sève et sa
verdeur pour annoncer: "Le Seigneur est droit"" (13.
15-16). Et l'Apôtre Paul, faisant écho au
Psalmiste, note dans la lettre à Tite: "Que les
vieillards soient sobres, dignes, pondérés,
robustes dans la foi, la charité, la constance.
Que, pareillement, les femmes âgées aient le
comportement qui sied à des saintes...; qu'elles
soient de bon conseil, pour apprendre aux jeunes à
aimer leur mari et leurs enfants" (2, 2-5).
A la lumière de l'enseignement de la Bible et
selon son langage, la vieillesse se présente donc
comme un "temps favorable" à l'achèvement
de l'aventure humaine et elle entre dans le dessein de
Dieu sur l'homme comme le temps où tout concourt
à ce que l'homme puisse mieux saisir le sens de la
vie et parvienne à la "sagesse du coeur". "La
vieillesse honorable -- remarque le livre de la Sagesse
-- n'est pas celle que donnent de longs jours, elle ne se
mesure pas au nombre des années; c'est cheveux
blancs pour les hommes que l'intelligence, c'est un
âge avancé qu'une vie sans tache" (4, 8-9).
Elle constitue l'étape définitive de la
maturité humaine et elle est l'expression de la
bénédiction divine.
Gardiens d'une mémoire
collective
9. Dans le passé, on
nourrissait un grand respect pour les personnes
âgées. Le poète latin Ovide
écrivait à ce sujet: "Grand était
jadis le respect qu'inspirait une tête chenue".(13)
Déjà des siècles auparavant, le
poète grec Phocylide donnait ce conseil: "
Respecte les cheveux blancs: ces hommages que tu rends
à ton père, rends-les de même au
vieux sage".(14)
Et de nos jours? Si l'on s'arrête un instant pour
analyser la situation actuelle, on constate que chez
quelques peuples la vieillesse est estimée et
valorisée; chez d'autres, au contraire, elle l'est
beaucoup moins à cause d'une mentalité qui
prône l'utilité immédiate et la
productivité de l'homme. Une telle attitude
amène souvent à déprécier ce
qu'on appelle le troisième ou le quatrième
âge, et les personnes âgées
elles-mêmes en viennent à se demander si
leur existence est encore utile.
Avec une insistance croissante, on va jusqu'à
proposer l'euthanasie pour résoudre les situations
difficiles. Malheureusement, ces derniers temps, le
concept d'euthanasie a perdu peu à peu, pour
beaucoup de gens, la connotation d'horreur qu'elle
suscite naturellement lorsqu'on est sensible au respect
de la vie. Il peut arriver, il est vrai, que, dans les
cas de maladies graves accompagnées de souffrances
insupportables, les personnes éprouvées
soient poussées à l'exaspération, et
leurs proches ou ceux qui sont chargés de les
soigner peuvent se sentir enclins, par une compassion mal
comprise, à tenir pour raisonnable la solution de
la "mort douce". A ce propos, il faut rappeler que la loi
morale permet de renoncer à ce qu'on appelle
"acharnement thérapeutique" (15) et qu'elle
réclame seulement les soins qui entrent dans les
exigences normales de l'assistance médicale,
laquelle est surtout destinée, dans les maladies
incurables, à alléger la douleur. Mais
toute autre est l'euthanasie, entendue comme provocation
directe de la mort! Malgré les intentions et les
circonstances, elle demeure un acte
intrinsèquement mauvais, une violation de la loi
divine, une offense à la dignité de la
personne humaine.(16)
10. Il est urgent de se replacer dans
la perspective juste qui consiste à
considérer la vie dans son ensemble. Et cette
perspective juste, c'est l'éternité, dont
la vie, dans chacune de ses étapes, est une
préparation significative. Le temps de la
vieillesse, lui aussi, a son rôle à jouer
dans ce processus de maturation progressive de
l'être humain en marche vers
l'éternité. De cette maturation, tout le
groupe social auquel appartient la personne
âgée ne pourra que tirer profit.
Les personnes âgées aident à prendre
tous les événements d'ici-bas avec plus de
sagesse, car les vicissitudes les ont dotées
d'expérience et de maturité. Elles sont les
gardiennes de la mémoire collective et, pour cette
raison, les interprètes privilégiées
de l'ensemble de valeurs et d'idéaux communs qui
règlent et guident la convivialité sociale.
Les exclure, c'est, au nom d'une modernité sans
mémoire, refuser le passé où
s'enracine le présent. Les personnes
âgées, par leur expérience et leur
maturité, sont en mesure de proposer aux jeunes
des conseils et des enseignements précieux.
Sous cet angle, les aspects fragiles de
l'humanité, liés de manière plus
visible à la vieillesse, constituent alors un
appel à l'interdépendance et à la
nécessaire solidarité qui unissent entre
elles les générations, parce que chacun a
besoin de l'autre et s'enrichit des dons et des charismes
de tous.
A cet égard, les réflexions d'un
poète qui m'est cher ont une résonance
significative: "Ce n'est pas seulement l'avenir qui est
éternel, pas seulement. [...] Oui, le
passé appartient aussi à
l'éternité: tout ce qui est
déjà passé ne reviendra pas tout
d'un coup comme il était, [...] il
reviendra comme Idée, mais il ne reviendra pas en
tant que lui-même".(17)
"Honore ton père et ta
mère"
11. Pourquoi alors ne pas continuer
à témoigner envers les personnes
âgées du respect que les saines traditions
de nombreuses cultures, sur tous les continents, ont mis
en valeur? Pour les peuples des régions
gagnées à l'influence de la Bible, la
référence a été, de tout
temps, le commandement du Décalogue "Honore ton
père et ta mère"; ce devoir est d'ailleurs
universellement admis. Sa mise en pratique, totale et
cohérente, n'a pas seulement fait jaillir l'amour
des enfants pour leurs parents, elle a mis aussi en
évidence les liens étroits qui existent
entre les générations. Là où
le précepte est accueilli et fidèlement
observé, les personnes âgées savent
qu'elles ne courent pas le risque d'être
considérées comme un poids mort ou
encombrant.
Au contraire, ce qu'enseigne le commandement, c'est de
faire preuve de respect envers ceux qui nous ont
précédés et tout ce qu'ils ont fait
de bien: "ton père et ta mère" indiquent le
passé, le lien d'une génération
à l'autre, la condition qui rend possible
l'existence même d'un peuple. Selon la double
rédaction proposée par la Bible (cf. Ex 20,
2-17; Dt 5, 6-21), ce commandement divin occupe la
première place dans la seconde Table de la Loi,
celle qui concerne les devoirs de l'être humain
envers lui-même et envers la société.
C'est aussi le seul commandement auquel est
associée une promesse: "Honore ton père et
ta mère, afin que se prolongent tes jours sur la
terre que te donne Yahvé ton Dieu" (Ex 20, 12; cf.
Dt 5, 16).
12. "Tu te lèveras devant une
tête chenue, tu honoreras la personne du vieillard"
(Lv 19, 32). Honorer les personnes âgées
implique un triple devoir à leur égard: les
accueillir, les assister et mettre en valeur leurs
qualités. Dans beaucoup de milieux, tout cela se
pratique presque spontanément, comme par une
habitude très ancienne. Ailleurs, en particulier
dans les nations les plus évoluées sur le
plan économique, c'est un devoir d'opérer
une inversion de tendance pour faire en sorte que ceux
qui avancent en âge puissent vieillir dans la
dignité, sans devoir craindre d'être
réduits à ne compter pour rien. Il faut se
convaincre qu'il appartient à une civilisation
pleinement humaine de respecter et d'aimer les personnes
âgées, pour que, malgré
l'affaiblissement de leurs forces, elles se sentent
partie prenante de la société.
Cicéron avait déjà observé
que "le poids de l'âge est plus léger pour
qui se sent respecté et aimé de la
jeunesse".(18)
L'esprit humain, du reste, tout en participant du
vieillissement du corps, reste en un sens toujours jeune
s'il vit tourné vers l'éternel; de cette
éternelle jeunesse, il fait la plus vive des
expériences lorsque, au témoignage
intérieur de la bonne conscience, s'ajoute
l'affection prévenante et reconnaissante des
personnes aimées. L'homme alors, comme
l'écrit saint Grégoire de Nazianze, "ne
vieillira pas dans son esprit: il acceptera la
dissolution comme le moment décidé selon la
loi de la liberté humaine. Avec douceur, il
passera dans l'au-delà, où il n'y a ni
immaturité, ni vieillesse, mais où tous ont
la perfection de l'âge spirituel".(19)
Nous connaissons tous des exemples éloquents de
vieillards d'une jeunesse et d'une vigueur d'esprit
surprenantes. Celui qui s'en approche est stimulé
par leur conversation et réconforté par
leur exemple. Puisse la société valoriser
pleinement les personnes âgées, qui, dans
certaines régions du monde -- je pense en
particulier à l'Afrique --, sont estimées
à bon droit comme des "bibliothèques
vivantes" de sagesse, des gardiennes d'un patrimoine
inestimable de témoignages humains et spirituels.
S'il est vrai que sur le plan physique elles ont en
général besoin d'aide, il est tout aussi
vrai que, dans leur grand âge, elles peuvent aussi
soutenir les jeunes dans leur marche au moment où
ils s'ouvrent à leur avenir et en cherchent les
voies.
Tandis que je parle des personnes âgées, je
ne peux pas ne pas me tourner aussi vers les jeunes pour
les inviter à se tenir à leurs
côtés. Je vous exhorte, chers jeunes,
à le faire avec amour et
générosité. Les anciens peuvent vous
apporter beaucoup plus que vous ne sauriez l'imaginer. Le
livre du Siracide donne cet avertissement à ce
sujet: "Ne néglige pas le discours des vieillards,
car eux-mêmes ont appris de leurs pères" (8,
9); "tiens-toi dans l'assemblée des vieillards; y
a-t-il quelqu'un de sage? attache-toi à lui" (6,
34); car "quelle belle chose que la sagesse" des
personnes âgées (25, 5)!
13. Quant à la
communauté chrétienne, elle peut recevoir
beaucoup de la présence sereine de ceux qui sont
avancés en âge. Je pense surtout à
l'évangélisation: son efficacité ne
dépend pas principalement des résultats de
l'action. Dans combien de familles, les petits-enfants
reçoivent-ils de leurs grands-parents les premiers
rudiments de la foi! Mais il y a bien d'autres domaines
où peut s'étendre l'apport
bénéfique des personnes âgées.
L'Esprit agit comme il veut et où il veut, se
servant souvent de voies humaines qui, aux yeux du monde,
apparaissent de peu de valeur. Nombreux sont ceux qui
trouvent compréhension et réconfort
auprès des personnes âgées, seules ou
malades, mais capables de redonner courage par un conseil
affectueux, par la prière silencieuse, par le
témoignage d'une souffrance accueillie dans
l'abandon et la patience! C'est vraiment lorsque
diminuent leurs énergies et que se
réduisent leurs capacités d'agir que nos
frères et soeurs âgés deviennent
d'autant plus précieux dans le dessein
mystérieux de la Providence.
De ce point de vue aussi, et non seulement en raison
d'une évidente exigence psychologique des
personnes âgées elles-mêmes, le lieu
le plus naturel pour vivre la condition de la vieillesse
reste le cadre dans lequel elles se sentent "chez elle",
parmi les leurs, parmi leurs connaissances et leurs amis,
et où elles peuvent rendre encore quelques
services. A mesure que, avec l'allongement moyen de la
vie, le nombre des personnes âgées augmente,
il deviendra toujours plus urgent de promouvoir cette
culture d'une vieillesse accueillie et valorisée,
et non reléguée au ban de la
société. L'idéal serait que les
personnes âgées restent en famille, avec la
garantie d'aides sociales efficaces pour les
nécessités croissantes propres à
leur âge ou à la maladie. Toutefois, il y a
des cas où les circonstances recommandent ou
imposent l'entrée dans une maison de retraite,
afin que les personnes âgées puissent jouir
de la compagnie d'autres personnes et profiter d'une
assistance spécialisée. Ces institutions
sont donc dignes d'éloge et l'expérience
montre qu'elles peuvent rendre un service précieux
dans la mesure où elles s'inspirent de
critères non seulement d'efficacité dans
l'organisation, mais aussi d'attention affectueuse. Dans
ce domaine, tout est plus facile si les relations
établies par les familles, les amis, les
communautés paroissiales, avec les
résidents âgés sont de nature
à les aider à se sentir aimés et
encore utiles à la société. Et
comment ne pas exprimer ici mon admiration et ma
gratitude à toutes les Congrégations
religieuses et aux groupes de bénévoles qui
se dévouent avec un soin spécial à
l'assistance des personnes âgées, surtout
des plus pauvres, de celles qui sont abandonnées
ou en difficulté?
Chères personnes âgées, vous qui vous
trouvez dans des conditions précaires, de
santé ou autres, je vous suis proche par le coeur.
Quand Dieu permet que nous souffrions de maladie, de
solitude ou en raison d'autres motifs liés
à notre grand âge, il nous donne toujours la
grâce et la force de nous unir avec plus d'amour au
sacrifice de son Fils et de participer avec plus
d'intensité à son projet de salut.
Soyons-en persuadés: il est notre Père, un
Père riche d'amour et de miséricorde!
Je pense de manière spéciale à vous,
veufs et veuves, qui êtes restés seuls pour
parcourir la dernière étape de votre vie;
à vous, religieux et religieuses
âgés, qui, pendant de longues années,
avez servi dans la fidélité la cause du
Royaume des Cieux; à vous, chers frères
dans le sacerdoce et dans l'épiscopat, qui,
atteints par la limite d'âge, avez quitté la
responsabilité directe du ministère
pastoral. L'Eglise a encore besoin de vous. Elle
apprécie les services que vous vous sentez encore
en mesure d'accomplir dans de nombreux champs
d'apostolat; elle compte sur votre prière
continuelle; elle est à l'écoute de vos
conseils expérimentés et elle s'enrichit du
témoignage évangélique que vous
donnez jour après jour.
"Tu m'apprendras le chemin de la vie devant ta
face, débordement de joie" (Ps 16 [15],
11)
14. Au fil des années, il est
naturel de se familiariser avec la pensée du
"déclin". S'il en était autrement, le fait
même de voir les rangs s'éclaircir dans nos
familles, nos connaissances et nos amis nous le
rappellerait: nous nous en rendons compte en plusieurs
occasions, par exemple lorsque nous nous retrouvons dans
des réunions familiales, dans des rencontres entre
amis d'enfance, d'école, d'université, de
service militaire, entre confrères de
séminaire... La frontière entre la vie et
la mort traverse ainsi nos communautés et elle
s'approche inexorablement de nous. Si la vie est un
pèlerinage vers la patrie céleste, la
vieillesse est la période où il est le plus
naturel de regarder le seuil de
l'éternité.
Et pourtant, nous aussi, les personnes
âgées, ce n'est pas sans peine que nous nous
résignons à envisager ce passage. En lui en
effet, dans la condition humaine marquée par le
péché, il y a quelque chose d'obscur qui
nécessairement nous attriste et nous fait peur.
Comment en serait-il autrement? L'homme a
été fait pour la vie, tandis que la mort --
comme nous l'explique la Sainte Ecriture dès ses
premières pages (cf. Gn 2-3) -- n'était pas
prévue dans le projet initial de Dieu, mais elle
est survenue à la suite du péché,
fruit de "l'envie du diable" (Sg 2, 24). On comprend donc
pourquoi, devant cette réalité de
ténèbres, l'homme réagit et se
rebelle. Il est significatif, à ce propos, que
Jésus lui-même, "ayant été
éprouvé en toute chose, comme nous,
à l'exception du péché" (He 4, 15),
ait connu la peur devant la mort: "Père, s'il est
possible, que cette coupe passe loin de moi" (Mt 26, 39).
Et comment oublier ses larmes sur la tombe de son ami
Lazare, alors même qu'il s'apprêtait à
le ressusciter (cf. Jn 11, 35)?
Quoique d'un point de vue biologique la mort soit
compréhensible par la raison, il n'est pas
possible de la vivre de manière " naturelle". Elle
est contraire à l'instinct le plus profond de
l'homme. Comme le soulignait le Concile, "c'est en face
de la mort que l'énigme de la condition humaine
atteint son point culminant. L'homme n'est pas seulement
tourmenté par la douleur et la dissolution
progressive de son corps, mais plus encore par la peur
d'un anéantissement durable".(20) Il est certain
que la douleur serait inconsolable si la mort
était la destruction totale, la fin de tout. C'est
pourquoi la mort pousse l'homme à se poser les
questions fondamentales sur le sens de la vie: qu'y
a-t-il derrière le mur d'ombre de la mort?
Celle-ci constitue-t-elle le terme définitif de la
vie ou existe-t-il quelque chose au-delà?
15. Depuis les temps les plus
reculés jusqu'à nos jours, les
réponses réductrices n'ont pas
manqué dans la culture de l'humanité,
réponses qui limitent la vie à notre
existence terrestre. Dans l'Ancien Testament
lui-même, quelques commentaires au Livre de
Qohélet imaginent la vieillesse comme un
édifice en démolition et la mort comme sa
destruction totale et définitive (cf. 12, 1-7).
Mais c'est précisément à la
lumière de ces réponses pessimistes que
prend toute sa valeur la vue pleine d'espérance
qui émane de toute la Révélation et
en particulier de l'Evangile: "Dieu n'est pas le Dieu des
morts, mais le Dieu des vivants" (Lc 20, 38).
L'Apôtre Paul atteste que le Dieu qui donne la vie
aux morts (cf. Rm 4, 17) donnera aussi la vie à
nos corps mortels (cf. ibid. 8, 11). Et Jésus
affirme de lui-même: "Moi, je suis la
Résurrection et la vie; qui croit en moi,
même s'il meurt, vivra; quiconque vit et croit en
moi ne mourra jamais" (Jn 11, 25-26).
Le Christ, ayant franchi le seuil de la mort, a
révélé qu'au-delà, il y a
bien une vie, dans ce "territoire" non exploré par
l'homme qu'est l'éternité. Il est le
premier Témoin de la vie immortelle; en Lui
l'espérance de l'homme se révèle
comblée d'éternité. "Si la loi de la
mort nous afflige, la promesse de l'immortalité
nous apporte la consolation".(21) Après ces
paroles que la Liturgie offre aux croyants comme
réconfort à l'heure où ils disent un
dernier adieu à une personne bien-aimée
vient une annonce de l'espérance: "Pour tous ceux
qui croient en toi, Seigneur, la vie n'est pas
détruite, elle est transformée; et lorsque
prend fin leur séjour sur la terre, ils ont
déjà une demeure éternelle dans les
cieux".(22) Dans le Christ, cette réalité
dramatique et bouleversante qu'est la mort est
rachetée et transformée, jusqu'à
apparaître comme une "soeur" qui nous conduit dans
les bras du Père.(23)
16. La foi éclaire ainsi le
mystère de la mort et elle donne de la
sérénité à la vieillesse, qui
n'est plus considérée ni vécue comme
l'attente passive d'un événement
destructeur, mais comme la promesse de parvenir à
la pleine maturité. Ce sont des années
qu'il faut vivre en s'abandonnant avec foi entre les
mains de Dieu le Père et de sa
miséricordieuse Providence; c'est une
période qu'il faut employer, de façon
inventive, à approfondir sa vie spirituelle, en
priant plus intensément et en se dévouant
à ses frères dans la charité.
Il faut donc louer toutes les initiatives sociales qui
permettent aux personnes âgées de continuer
à s'entretenir sur les plans physique et
intellectuel, et dans leur vie de relations, aussi bien
que de se rendre utiles en mettant au service des autres
leur temps, leurs capacités et leur
expérience. C'est ainsi qu'on garde et qu'on
développe le goût de la vie, ce premier don
de Dieu. D'autre part, un tel goût de vivre ne va
pas à l'encontre du désir
d'éternité qui mûrit chez tous ceux
qui font une expérience spirituelle profonde,
comme le montre bien la vie des saints.
L'Evangile nous remet en mémoire, à ce
sujet, les paroles du vieillard Syméon, qui se
déclare prêt à mourir, puisqu'il a pu
tenir dans ses bras le Messie qu'il attendait:
"Maintenant, ô Maître souverain, tu peux
laisser ton serviteur s'en aller en paix selon ta parole;
car mes yeux ont vu ton salut" (Lc 2, 29-30).
L'Apôtre Paul a le sentiment d'être comme
écartelé entre le désir de continuer
à vivre pour annoncer l'Evangile et le
désir "d'être libéré du corps
pour être avec le Christ" (Ph 1, 23). Tandis que
saint Ignace d'Antioche s'en allait tout joyeux subir le
martyre, il affirmait qu'il entendait dans son coeur la
voix du Saint-Esprit, comme une "eau" vive jaillissant
intérieurement et lui murmurant l'invitation:
"Viens vers le Père".(24) On pourrait multiplier
les exemples. Ceux-ci ne jettent aucune ombre sur la
valeur de la vie terrestre, qui est belle malgré
ses limites et ses souffrances, et qui doit être
vécue jusqu'au bout. Mais ils nous rappellent
qu'elle n'est pas la valeur dernière, que, selon
la vision chrétienne, ce déclin de
l'existence apparaît comme un "passage", comme un
pont jeté de la vie à la vie, entre la joie
fragile et incertaine de cette terre et la joie pleine et
entière que le Seigneur réserve à
ses serviteurs fidèles: "Entre dans la joie de ton
Maître!" (Mt 25, 21).
Un présage de vie
17. Dans cet esprit, en vous
souhaitant, chers frères et soeurs
âgées, de vivre sereinement les
années que le Seigneur a préparées
pour chacun, je me sens poussé, par un
désir spontané, à vous faire part en
toute sincérité des sentiments qui
m'animent en cette dernière étape de ma
vie, après plus de vingt ans de ministère
sur le Siège de Pierre et dans l'attente du
troisième millénaire, désormais
à nos portes. Malgré les limitations qui
surviennent avec l'âge, je conserve le goût
de la vie. J'en rends grâce au Seigneur. Il est
beau de pouvoir se dépenser jusqu'à la fin
pour la cause du Royaume de Dieu!
En même temps, j'éprouve une grande paix
quand je pense au moment où le Seigneur
m'appellera: de la vie à la vie! C'est pourquoi
monte souvent à mes lèvres, sans aucun
sentiment de tristesse, une prière que le
prêtre récite après la
célébration eucharistique: In hora mortis
meæ voca me, et iube me venire ad te à
l'heure de la mort, appelle-moi, et ordonne-moi de venir
à toi. C'est la prière de
l'espérance chrétienne, qui n'ôte
rien à la joie de l'heure présente, tandis
qu'elle confie le lendemain à la protection de la
divine bonté.
18. "Iube me venire ad te!": c'est
là le désir le plus profond du coeur
humain, même en celui qui n'en a pas
conscience.
Donne-nous, ô Seigneur de la vie, d'en prendre une
conscience lucide et de savourer toutes les saisons de
notre vie comme un don riche de promesses futures!
Fais-nous accueillir ta volonté avec amour, en
nous remettant chaque jour entre tes mains
miséricordieuses!
Et lorsque viendra le moment du "passage" ultime,
accorde-nous de l'affronter avec une âme sereine,
sans rien regretter de ce que nous laisserons. Car te
rencontrer, après t'avoir cherché
longtemps, ce sera retrouver toute valeur authentique
expérimentée ici sur la terre, avec tous
ceux qui nous ont précédés sous le
signe de la foi et de l'espérance.
Et toi, Marie, Mère de l'humanité en
marche, prie pour nous "maintenant et à l'heure de
notre mort"! Tiens-nous toujours étroitement unis
à Jésus, ton Fils bien-aimé et notre
frère, le Seigneur de la vie et de la gloire!
Amen!
Du Vatican, le 1er octobre 1999.